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Version complète : Adresse aux militant(e)s de l’eau
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Citation :par Marc Laimé, 10 juin 2009

La crise politique, sociale, environnementale, culturelle, sans précédent, qui affecte la France, comme l’Europe et le reste du monde, serait nous dit-on soluble dans la « croissance verte ». Le tsunami vert des élections européennes confirmerait le constat. L’enjeu est historique. Le nouveau capitalisme vert s’y prépare avec allégresse. Au vu des périls, imminents, quand les « grands récits » ne font plus recette au niveau national, seule une mobilisation sans précédent, au plus près des territoires, qui engage à de nouvelles coalitions d’intérêts associant toutes celles et ceux attachés à l’hypothèse d’un monde vivable, apparaît de nature à repousser le spectre d’une nouvelle catastrophe annoncée.

Sur fond de crise économique, sociale et environnementale sans issue prévisible, les récentes élections européennes ont témoigné d’un brutal glissement à droite des opinions publiques de l’Union, que la progression des votes en faveur de l’écologie politique ne saurait compenser puisque ce glissement à droite, sur fond d’abstention massive des milieux populaires les plus affectés par la crise, augure d’un nouveau recul d’une social-démocratie à bout de souffle, tandis que les courants politiques de droite vont accentuer leur dérive déjà patente vers le libéralisme, matinée de populisme et de crispation sécuritaire.

L’ode à la « croissance verte », immédiatement entonné par les partis de droite européens, en quête d’un nouveau paradigme, qu’ils vont chèrement disputer au courant écologique, en faisant le fondement d’une « relance » qui ne rompt qu’en trompe l’œil avec un credo productiviste plus vivace que jamais, doit engager à une réflexion stratégique toutes les forces qui se sont engagées depuis une dizaine d’années en faveur d’une gestion équitable et soutenable de l’eau, bien commun et droit humain fondamental, plus que jamais menacé par des formes nouvelles de marchandisation.

Déjà l’impact du changement climatique sur le cycle hydrologique ordonne la reconfiguration extrêmement rapide des doctrines et politiques de gestion de l’eau dans l’espace européen.

Il légitime la possible balkanisation des politiques européennes de l’eau, au nom de la « sécurité nationale », qui sera invoquée pour forcer l’adoption de mesures d’urgence dérogatoires aux politiques intégrées que l’Union a développées depuis plusieurs décennies.

Les espoirs dont paraissait porteuse la Directive-cadre européenne sur l’eau d’octobre 2000 s’effilochent de jour en jour. L’Union et les Etats-membres avouent désormais sans ambages que le « bon état des eaux » ne sera pas atteint en 2015, ni même en 2021 ou 2027…

Le clivage déjà patent entre les pays du Nord de l’Europe et les pays latins s’affirme de plus en plus nettement. L’Espagne, le sud de la France, l’Italie, la Grèce… ne renoncent en rien à des modes d’aménagement, des pratiques agricoles, un tourisme de masse, qui affectent de plus en plus gravement la qualité de leurs ressources en eau.

La révision de la Politique agricole commune en 2013 n’engage pour l’heure à aucune remise en cause drastique d’un modèle productiviste dévastateur pour l’environnement et la santé publique.

Dans ce contexte, qui voit les politiques nationales supplanter de plus en plus nettement les politiques européennes intégrées, les tenants de la marchandisation de l’eau préparent désormais rien moins qu’une nouvelle gestion des territoires, et de tous les enjeux de « développement durable » qui y sont rattachés, en lien avec des enjeux énergétiques qui renvoient eux aussi, non plus au niveau national, mais à un niveau territorial qui va donc devenir le théâtre de la construction de nouveaux « dispositifs de gouvernance ».

La gauche officielle est hors jeu. La mouvance écologique qui rêve de la supplanter encourt le risque de se déchirer, quand la droite honnie va lui proposer de nouvelles alliances et « contrats de gouvernement », aux différents échelons territoriaux promis à des consultations électorales dans les prochaines années.

Tous les échelons de collectivités locales vont être profondément bouleversés par l’offre de nouvelles alliances, légitimées par l’impératif de la promotion de la nouvelle « croissance verte », réputée offrir l’unique scénario de sortie de crise désormais envisageable.

Cette offre, multiforme, cible la « middle-class » jusqu’ici peu ou prou épargnée par la crise, et qui s’inquiète, à juste titre, de l’avenir de la planète et de ses enfants.

Les oligarques ont le champ libre.

Ces évolutions, d’une rapidité et d’une brutalité largement sous estimées, doivent interpeller le mouvement multiforme qui s’est développé depuis une dizaine d’années, et s’est mobilisé en faveur d’une gestion publique de l’eau, s’opposant à sa marchandisation croissante.

Mais le « logiciel alter » ici à l’œuvre pâtit depuis l’origine de son ancrage dans une défense du service public, qui a trop souvent fait l’économie d’une prise en compte de toutes les dimensions de la gestion de l’eau.

Une gestion qui va donc être de plus en plus territorialisée.

Or conjointement, la France en offre un exemple quasi-caricatural avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP), qui entraîne un désengagement sans précédent de l ‘Etat au niveau territorial, une impressionnante série de missions jusqu’ici assurées par le service public sont désormais ouvertement imparties au secteur privé.

La « marchandisation de l’eau » ne va donc plus, loin s’en faut, désormais se limiter aux délégations de service public accordées par des collectivités locales à Veolia, Suez et Saur.

Les trois géants mondiaux des services à l’environnement se présentent désormais comme de véritables « assembliers », aptes à prendre en main une nouvelle gestion intégrée des territoires.

Y gérer la ressource elle-même, les flux, les services, et y imposer une nouvelle donne énergétique.

Les majorités de droite au pouvoir partout en Europe vont imposer cette nouvelle doxa sans rencontrer de résistance majeure, du moins à l’échelon national.

En revanche c’est désormais au niveau territorial que va de plus en plus clairement se déplacer l’affrontement.

Et pour l’heure y cohabitent une galaxie d’acteurs qui n’ont pas encore pour la plupart mesuré les enjeux de cette « nouvelle croissance verte décentralisée ».

Il leur appartient de construire d’urgence de nouvelles coalitions d’intérêts.

L’enjeu est vital.

Collectivités progressistes, agents du service public, chercheurs, associations de défense des droits de l’homme et de l’environnement, tiers-secteur, militants, usagers… n’auront d’autre recours que de construire de nouvelles coalitions d’intérêts qui permettront de conforter les collectivités locales en butte, sur fond de désengagement massif de l’Etat, à une nouvelle gouvernance libérale, qui tient tout autant du fantasme napoléonien que de la verticale du pouvoir poutinienne.

Sauf à s’y atteler d’urgence, demain Veolia, Suez et Saur vont achever de faire main basse sur l’eau potable, l’eau agricole, les eaux de baignade, les eaux souterraines, l’énergie renouvelable, la biomasse, la biodiversité…, la liste est infinie.

Demain c’est Suez qui fournira le compost des « jardins bio » qui vont fleurir dans toutes les grandes agglomérations, qui organisera le ramassage des déchets en réhabilitant la race équine, qui construira les toits-terrasse enherbés qui vont agrémenter les nouvelles tours qu’il faut construire pour tenter d’endiguer un péri-urbain déjà monstrueux.

Veolia sera le partenaire de l’Ifremer pour les pollutions marines, gérera plusieurs millions d’installations d’assainissement non collectif en France, déploiera ses équipes l’été sur toutes les plages pour surveiller les eaux de baignade.

Veolia et Suez, forts de l’emprise sans précédent qu’ils exercent déjà sur la Recherche-Développement, construiront les infrastructures, les géreront, produiront les données afférentes à la qualité de l’eau, mettront en œuvre les nouvelles politiques intégrées de gestion territoriale que les collectivités locales ne maîtrisent plus, étranglées par le désengagement massif de l’Etat.

En fait c’est déjà le cas, mais nous n’en avons pas suffisamment conscience.

Pour faire obstacle aux rêves fous des oligarques, non pas l’autarcie, le village gaulois, mais de nouvelles coalitions d’intérêt à construire d’urgence.

Localement. Au plus près des enjeux sur lesquels nous pouvons encore peser.

Il en est encore temps.

Et l’on verrait dès lors comment le Parlement européen relaierait ces mobilisations.
[Image: somerights20.gif]
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Source : eauxglacees.com
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